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Fleur cadavre

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Fleur cadavre

La devanture en fer forgé qui indiquait Apollo Velvet paraissait flambant neuve. Henry Scump tenait à ce que l’enseigne de sa boutique soit repeinte régulièrement pour conserver tout son éclat. Juste derrière la porte, une clochette de cuivre signalait chaque entrée et sortie de client par un discret tintement. À l’intérieur, des parfums envoûtants plongeaient immédiatement les visiteurs dans une selve paradisiaque. À l’autre bout du magasin, Henry assemblait ses compositions avec soin, transfigurant la beauté naturelle de ses plantes en accentuant l’aspect rectiligne de l’arrangement. Il était connu pour ses capacités à valoriser aussi bien le vase et les tiges que les fleurs elles-mêmes, compétence issue de ses années de jeunesse passées auprès de grands maîtres japonais de l’ikebana. Après une solide formation de botaniste, il avait parcouru les continents pour s’imprégner des diverses traditions florales et en avait tiré des enseignements qui lui avaient permis de devenir une référence dans son domaine.

Derrière son établi aux allures de table consacrée d’église, il sectionnait de longues tiges de pousses de coton avec de petits ciseaux d’acier. Autour de lui, de nombreux récipients de faïence s’accumulaient sur des meubles de pierre ocre parfaitement entretenus. Imperturbable, il piquait ses fleurs en écoutant les larmoiements d’un client affolé par le devis que lui avait fait parvenir l’Apollo Velvet.

— Il me semble que certaines journées ne sont pas comme les autres, souffla Henry sans relever la tête. La fête de mariage de son unique enfant se doit d’être inoubliable et de revêtir tous les attraits et la légèreté d’un rêve. Il s’agit bien de votre seule fille ?

L’acheteur opina du chef, l’air confus.

— Croyez-en mon expérience, cher monsieur, les invités se souviennent davantage de la décoration que de la qualité du repas. Ruinez-vous plutôt chez nous que chez un traiteur.

Le client fouilla dans la poche de son veston pour régler l’acompte de la commande.

— Ma femme va venir s’occuper de vous, annonça-t-il en dénouant l’attache de son tablier en cuir pour le suspendre à un crochet en métal doré.

Il s’observa dans un miroir et déplissa son écharpe de tissu de sorte que les initiales H et S soient le plus visibles possible. Il s’empara d’un long manteau mauve assorti à ses souliers en daim et adressa un geste évasif au client avant de s’éloigner.

— Lynn, veux-tu bien aider monsieur Ohana le temps que je passe à la serre ?

Sans un mot, la petite dame en tailleur croisé jaune rangea le pot de magnolia qu’elle tenait et rejoignit le client près de l’établi. Elle ne put s’empêcher de lancer un regard irrité vers la porte en entendant la clochette qui annonçait le départ de son mari. Dans leur relation conflictuelle, tous deux avaient fini par trouver leur équilibre. Henry ignorait ostensiblement l’hostilité de son épouse plutôt que de perdre son temps dans des discussions stériles qui ne les menaient nulle part. Il investissait toute son énergie quotidienne dans l’Apollo Velvet, une entreprise bien plus prospère qu’il ne l’aurait imaginé à ses débuts.

La serre à armature métallique conservait et acclimatait les espèces rares aussi bien que les plantes plus ordinaires. La boutique et la vaste structure étaient contiguës et, comme chaque matin, il s’y rendait pour organiser les commandes qu’on lui adressait de l’étranger. À peine arrivé dans le petit cabanon qui faisait office de bureau, Henry adressa quelques remontrances à sa nièce Virginia au sujet d’un paquet pour Singapour manifestement égaré. Exigeant qu’elle lui fournisse le récapitulatif des envois de la journée, la jeune femme lui tendit une feuille qu’il étudia en plissant les yeux avec solennité.

— C’est tout ?

— C’est tout !

Amorphophallus titanum ?

— Oui, un phallus de titan, précisa-t-elle en employant un ton qui la bêtifiait un peu.

— Ce n’est pas le type de plante que l’on nous commande habituellement, remarqua-t-il.

— Je me suis permis de faire quelques recherches, voir si une éventuelle livraison serait envisageable.

— Et ?

— Recherche infructueuse, désolée.

— Quel établissement a besoin de ce genre de plante ?

— Le parc botanique de Keukenhof.

— Et pour combien au juste ?

— 193 000 rants.

Henry l’observa avec une expression faussement stoïque avant de lui sourire. Il trouvait le caractère facétieux de Virginia vivifiant. Il ne pouvait s’empêcher de comparer son tempérament à la personnalité nettement plus glaciale de son épouse. Quant à sa nièce, elle avait compris depuis longtemps que derrière ce visage présomptueux se dissimulait quelqu’un de plus chaleureux qu’il n’y paraissait. L’allure de dandy inquiétant qu’il se donnait n’était, selon elle, qu’une manœuvre pour se distinguer de la concurrence.

— Peux-tu contacter le professeur D’hooghe ? Il nous sera peut-être utile. Transmets-moi l’appel dès que possible.

Il sortit du cabanon et s’engouffra dans un court tunnel plastifié pour déboucher dans une grande serre envahie par une odeur de mimosa. Le camaïeu de rose des rhododendrons placés à l’entrée offrait un spectacle saisissant auquel Henry s’était habitué.

« Un Amorphophallus titanum, ce genre de végétal doit bien mesurer trois mètres et peser une centaine de kilos, songea-t-il en enveloppant une azalée dans un revêtement d’aluminium. En plus d’être encombrante, elle a la réputation d’être terriblement malodorante. »

Le téléphone sonna à l’autre bout de la serre ; quand il décrocha, sa nièce lui transféra la communication du professeur D’hooghe. Après quelques formules d’usage, les deux hommes entrèrent dans le vif du sujet. Henry Scump savait qu’il n’aurait pas le temps de tergiverser s’il espérait qu’une telle opération aboutisse. Lorsque son interlocuteur se lança dans un descriptif détaillé de l’Amorphophallus titanum, il dut l’interrompre pour se focaliser sur les questions pratiques.

— Auriez-vous ça à disposition ?

— Un arum titan ? Vous rêvez Henry ! C’est une plante rare, une espèce endémique de Sumatra qui croît dans les forêts tropicales de la partie occidentale de l’île. Il s’en trouve aussi sur les îles de Bornéo. Certains parviennent à les faire pousser hors de leur milieu d’origine, mais…

— N’y a-t-il aucun moyen de s’en procurer une ?

— Vous pourriez tenter de contacter les sociétés d’horticulture d’Indonésie ou de Malaisie, peut-être en savent-ils davantage.

— Auriez-vous l’amabilité de les appeler pour moi ? Vous me feriez gagner un temps précieux.

— C’est que j’ai beaucoup de…

— Il s’agit d’un contrat à 193 000 rants, 10 % pour vous si le contrat est signé…

L’espace de quelques secondes, le professeur demeura silencieux à l’autre bout de fil avant de se racler la gorge.

— Entendu, répondit-il. Je vous recontacte dans la journée.

 

Après avoir disposé les orchidées dans leurs bacs et vidé les caissons de fougères, il aperçut sa jeune secrétaire qui s’approchait de lui avec un bloc-notes. À en juger par son sourire, les nouvelles étaient bonnes.

— Un coup de fil de D’hooghe, n’est-ce pas ? s’enquit-il en plongeant ses mains sous l’eau pour se débarrasser de la terre incrustée sous ses ongles.

— Un arum peut être envoyé de Sumatra dès aujourd’hui, il devrait arriver à Keukenhof dans 48 heures par les voies aériennes de livraison express.

— La plante doit impérativement transiter par ici. Je ne peux pas me permettre de leur transmettre une commande sans l’avoir inspectée auparavant, ce n’est absolument pas professionnel.

— Dans ce cas, il faudra compter 48 heures supplémentaires.

— Je vais vérifier si la période de floraison coïncide. Combien en veulent-ils ?

— Sumatra en réclame la moitié.

— Bon sang, tout ça me semble très mal engagé !

 

Le lendemain matin, avant l’heure d’ouverture de la boutique, Henry rejoignit la serre pour un rapide inventaire de ses pivoines et de ses jasmins. À son réveil, il avait imaginé une création baroque qu’il souhaitait expérimenter pour la proposer à une célèbre maison de services funéraires. À son arrivée, il trouva sa nièce qui tapotait nonchalamment sur son clavier, le visage bouffi et les yeux gonflés, à croire qu’elle tombait du lit. Une puissante odeur de matière fécale l’agressa. Ses sourcils formèrent des accents circonflexes.

— La livraison de Sumatra est déjà là ?

— Je n’ai jamais vu d’espèce de ce genre, dit-elle en réprimant un bâillement. Ils étaient une bonne dizaine pour la sortir du camion…

Henry parut sceptique, mais une fois devant l’arum, il fut lui aussi stupéfait par le gigantisme du végétal. Ses dimensions lui semblaient si invraisemblables qu’il ne parvenait pas à comprendre comment elle avait pu tenir dans un avion ou dans une semi-remorque. Elle avoisinait les 8 mètres de haut et son bulbe dépassait aisément les deux cents kilos à en juger par le diamètre du pot de fer dans lequel elle avait voyagé.

— Est-ce normal que son odeur soit si désagréable ? demanda la secrétaire en gardant les mains plaquées sur son visage.

— J’admets que je ne m’attendais pas à une telle puanteur.

— D’après les livreurs, elle empeste à plus de 800 mètres à la ronde. Vous risquez de recevoir des plaintes des commerçants du quartier.

— Peut-être bien, répondit-il d’un ton détaché. J’ai fait quelques recherches sur elle. Elle émet cette odeur pour attirer les insectes pollinisateurs nécrophages. Il s’agit du parfum typique des milieux de ponte. Les insectes ont l’habitude d’y déposer leurs œufs, lesquels donneront des larves. Elle utilise un système très ingénieux de mimétisme floral. C’est cette simulation olfactive qui produit cette senteur fétide. Elle se sert aussi de stimuli visuels et tactiles. En prenant les caractéristiques d’un bout de chair avariée, elle attire les mouches domestiques et les mouches à viande. C’est pour cela qu’on parle de « fleur putride amie des mouches ». Les insectes pondent abondamment en elle en croyant déposer leurs œufs dans la carcasse d’un animal, c’est à ce moment-là que leur relation devient parasitique. C’est un leurre diablement efficace. Il paraît que les bêtes capturées passent leur cycle de vie dans la chambre florale à la base de la spathe, se nourrissant et se reproduisant la nuit pour pouvoir dormir le jour.

— Le quotidien de tous les jeunes de la ville en somme, plaisanta la secrétaire sans cesser de pincer son nez.

— Ce n’est pas la seule à émettre une senteur de charogne. Les champignons comme le satyre puant ou l’anthurus d’Archer dégagent eux aussi des odeurs fécaloïdes qui rappellent la queue d’un âne mort.

— Charmant !

Henry s’arc-bouta pour observer minutieusement les immenses feuilles tachetées qui débordaient du pot. Elles étaient recouvertes d’un épais duvet transparent. Passant la main dessus, la texture lui parut particulièrement désagréable. En levant les yeux vers la pointe de l’inflorescence, il se sentit tout à coup incroyablement vulnérable. Jamais auparavant une plante n’avait provoqué en lui un tel sentiment de danger. Il connaissait les fleurs sauvages et toxiques comme le casque de Jupiter ou l’if commun, Taxus baccata, mais elles n’avaient pas une taille comparable à ce mastodonte végétal.

— Son éclosion aura-t-elle lieu à temps ?

— Je l’espère. Je trouve sa floraison déjà très avancée.

— Est-ce qu’une fois fleurie, l’odeur change ?

— Considérablement, d’après l’article que j’ai pu lire dans Botanica. C’est une floraison brève d’à peine 72 heures. Pendant celle-ci, sa température augmente, ce qui favorise l’émission d’un fort parfum de charogne. Elle exhalera alors une puanteur plus pestilentielle que jamais, mélange de cadavres en décomposition et de poisson pourri.

— Quelle horreur, chuchota-t-elle en toussotant.

— C’est une plante curieuse à plus d’un titre. Pour la faire germer, il est indispensable que les insectes pollinisateurs visitent la fleur mâle avant la femelle. Ce processus complexe explique sa rareté. Après la germination des graines, une nouvelle feuille se développe et le tubercule grossit. Une décennie est nécessaire au tubercule pour atteindre une dizaine de kilos, je te laisse donc imaginer l’âge de ce spécimen.

Il recula de quelques pas pour mieux admirer le spadice charnu qui dépassait de son pétale.

— Son appendice risque d’être absolument phénoménal, dit-il avec dans la voix un soupçon de rêverie. Elle s’ouvre normalement lors de la saison des pluies et produit des fruits dont les calaos de la forêt de Bengkulu raffolent.

Virginia dévisagea son oncle, fasciné par le spectacle de cette étrange espèce. Très occupé, il prenait rarement le temps de lui expliquer les spécificités de ses fleurs.

— Quand allons-nous la faire transférer à Keukenhof ?

— Le moment voulu, murmura-t-il d’une voix à la fois calme et inquiétante.

— Nous ne devrions pas perdre une minute, ne serait-ce que pour se débarrasser de cette odeur.

— Il va falloir lui trouver un autre pot. De la terre cuite émaillée ; bleue de préférence. Au vu des dimensions, ça ne sera pas une mince affaire. J’aurais aussi besoin d’un échafaudage mobile pour arranger au mieux la partie supérieure.

— Pourquoi ne pas faire appel à des techniciens paysagistes ?

— Il s’agit d’une espèce rare avec une somme conséquente à la clef, je ne souhaite prendre aucun risque.

Les talons aiguilles de Lynn claquèrent sur les caillebotis en acier galvanisé. Elle était coiffée d’une capeline en paille à rayures noires. Elle stoppa net dès qu’elle comprit d’où provenait l’odeur abjecte de corps en décomposition.

— Phallus de titan si je ne me trompe ?

— Tout à fait, répondit sa nièce en la rejoignant comme si elle sautait sur l’occasion pour s’écarter de la plante.

— Tu m’avais caché que tu possédais un Amorphophallus d’une telle dimension, glissa-t-elle avec une ironie glaciale. La vie est décidément pleine de surprises.

Constatant que sa femme souhaitait l’entraîner sur un terrain bourré de sous-entendus, il préféra ignorer son commentaire.

— Amorphophallus… Voir partout des organes mâles, une obsession typiquement masculine, continua Lynn. Névroses et perversions à tous les étages. La fonction phallique est là pour nous rappeler notre refoulement, notre foncière insatisfaction. Ce terme s’est imposé dans la théorie psychanalytique pour symboliser l’omniprésence du désir. Freud prétendait que l’être humain ne pouvait tenir son rôle dans une relation de couple que s’il avait rompu son identification imaginaire avec le phallus. Il faut en passer par la castration. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est ce cher Freud.

Lynn jeta un œil sur sa nièce et constata qu’elle avait fini par ôter les mains de son visage pour l’écouter avec sérieux. Ce genre de laïus théoriques agaçait Henry. Il préférait admirer les profondes nervures des feuilles que de répondre à ces inepties psychanalytiques.

— Virginia, trouve donc l’échafaudage et le pot de terre cuite. Je veux commencer à m’occuper d’elle rapidement.

— Tu ne vas tout de même pas laisser cette pauvre enfant au milieu d’une telle puanteur, s’indigna Lynn en reniflant ostensiblement la chevelure désordonnée de la secrétaire. Ses vêtements sont déjà imbibés de ce parfum de cheval mort. Viens avec moi Virginia ! Aujourd’hui, tu m’assisteras à la boutique, l’air y est à peine plus supportable, mais nous nous installerons près du jasmin. Et toi, Henry, débrouille-toi pour rapidement faire disparaître cette horreur.

Lynn n’acceptait aucun compromis et, par un entêtant mécanisme d’usure, elle avait contraint Henry à adopter une certaine passivité à son égard. C’était le prix à payer pour maintenir le statu quo au sein du couple.

« Tu n’as rien d’une horreur », pensa-t-il en fixant les voluptueuses courbes de la plante. Si Lynn avait d’emblée établi un parallèle vaseux entre son époux et le nom latin du végétal, Henry devait bien avouer que lui aussi commençait à humaniser l’arum. C’était une plante qui avait de la personnalité, un caractère vicieux et dangereux. Elle présentait tous les aspects d’un piège.

Il prit son mal en patience, attendant les ustensiles indispensables pour entamer son œuvre, se contentant pour l’instant d’éponger les feuilles bleutées qui entouraient le terreau. Il avait l’impression que la plante s’agitait discrètement quand il lui parlait d’une voix assez forte. Pour l’humidifier, il utilisa un vaporisateur rempli d’une solution sans chlore ni calcaire, une recette de son invention. Elle sembla de nouveau s’animer, puis tanguer délicatement jusqu’à son sommet.

Quand il s’éloigna pour régler les cylindres et les tubes de ses vivariums, il s’aperçut que de grosses mouches grises avaient envahi les bocaux. Il vida les bacs et remplaça les nutriments dans lesquels s’agitaient des grappes d’insectes à l’agonie. La serre se transformait en un supplice de puanteur et la commande d’orchidées chauve-souris effectuée par le Parc national d’Acadia perdait de sa superbe à vue d’œil. S’il n’intervenait pas rapidement, les coprophages en tout genre cannibaliseraient l’ensemble de la structure en Plexiglas et risqueraient de compromettre l’exposition qu’il organisait chaque printemps pour les touristes. Cette année encore, il avait déniché pour les visiteurs des spécimens hors du commun. Frangipaniers, puyas roses et marguerites africaines seraient mis à l’honneur. Les vacanciers qui flâneraient entre les présentoirs ne pourraient s’empêcher de mettre la main à la poche. De fabuleux clichés de ses créations florales feraient la une des magazines de jardinage les plus célèbres du pays. L’Apollo Velvet serait cette année encore le digne représentant d’un art haut de gamme unanimement plébiscité pour sa singularité et l’élégance de ses compositions. Pour atteindre les buts financiers qu’il s’était fixés, il allait devoir sublimer les espaces avec raffinement et poésie. Henry réalisait que conserver la plante dans un lieu clos au côté d’espèces plus fragiles mettait sans nul doute en péril son exploitation. Malgré tout, il ne put s’empêcher d’à nouveau s’arrêter pour contempler le grand Arum de Sumatra.

— Tu ne m’apporteras bientôt que des problèmes, lança-t-il affectueusement au végétal. Je le sens. Tu n’es responsable de rien. Tu es comme tu es. C’est dans ta nature et celle-ci n’est pas commune.

Un sifflement cristallin surgit du cœur de la plante. Elle possédait un langage qui lui était propre, du moins c’était ce que Henry Scump commençait à croire. Il posa le plat de la main sur la surface rêche du pétale et constata que sa chaleur avait augmenté. Après s’être emparé d’un petit escabeau de bois, il grimpa dans le terreau. Sa paire de souliers en daim mauve s’enfonça dans la matière organique décomposée tandis que son long manteau s’entremêla aux feuilles recouvertes de gouttelettes. Au contact des nervures, il eut l’impression qu’elle vibrait, puis il s’aperçut que les tremblements provenaient de son propre corps. Transpirant, il se débarrassa de son manteau. Les effluves d’animal mort devenaient si puissants qu’il fut pris de spasmes nauséeux. La tête lui tournait, il avait la sensation d’être enveloppé d’une vapeur hallucinatoire, presque vénéneuse. L’extrême puanteur du phénomène l’enivrait si violemment qu’il était désormais obligé de s’agripper à la plante pour conserver son équilibre. Quand il retira ses chaussures, ses orteils entrèrent en contact avec la terre trempée. Malgré sa grande taille et ses longs bras, il ne parvenait pas à s’étirer suffisamment pour atteindre les collerettes brunes. Sans l’échafaudage, il lui serait difficile de grimper jusqu’au sommet de l’inflorescence. Les mouches virevoltaient comme autour d’une charogne, percutant nerveusement le pétale pour tenter de trouver l’orifice qui les mènerait à la chambre florale. La chaleur qu’elle dégageait devenait suffocante. Il avait l’impression de se cramponner à la tuyauterie d’une chaudière. L’écharpe sur laquelle ses initiales étaient brodées dégoulinait de sueur. Il l’envoya voler au bas du pot, puis se débarrassa de sa chemise sans même la déboutonner. En serrant son buste contre le spadice, il sentit de courts pics en silice lui injecter une substance chimique douloureuse. Il étreignit l’Amorphophallus titanum comme s’il s’agissait d’un être de chair et de sang. Les mouches se massaient sur son dos tandis qu’il suivait du regard les insectes qui trottinaient pour essayer de s’engouffrer dans les interstices de la fleur. Il agrippa les reliefs de la feuille et entreprit d’escalader jusqu’à atteindre les extrémités rougeâtres au-dessus de lui. En plantant ses ongles dans les ramures, il réussit à s’élever du sol, aidé par la sécrétion gluante qui ruisselait sur la corolle. Henry Scump prenait soin de maintenir son corps plaqué contre le végétal. Lentement, il glissa à la manière d’un reptile vers le haut du pétale. Les pieds à plus de deux mètres du terreau, il ne réfléchissait plus avec bon sens. Son psychisme était devenu celui d’un insecte pollinisateur saprophage, pâle et silencieux, uniquement attiré par les senteurs cadavériques. En atteignant la collerette lie-de-vin, il se laissa basculer sans effort dans l’étroit interstice et se retrouva tout contre le long appendice. Une fois dans la chambre florale, il sut qu’il était piégé. L’intérieur était recouvert d’une couche semblable à des poils de mammifère. La couleur brunâtre et les stries violacées évoquaient une blessure putride béante. Le duvet blanc ressemblait au mycélium des moisissures et l’ensemble semblait envahi de verrues. Au cœur de la plante, les parois étaient tapissées d’une substance huileuse qui l’empêchait de s’évader en grimpant. Il était comme blotti dans le ventre chaud et moite d’une mère moribonde.

Dans combien de temps la fleur allait-elle éclore pour laisser se déployer son large et unique pétale rouge ? Peu lui importait, il se sentait à sa place. Il s’était introduit dans la plante spontanément, mû par un instinct bestial. Son esprit s’enfonçait dans une fétidité étourdissante. Il se recroquevilla près du spadice comme un fœtus à proximité des organes maternels. Les mouches recouvrirent son flanc, mastiquant son épiderme de leurs mâchoires anesthésiantes. Son état altéré lui permettait d’approcher un monde nouveau, un monde qui lui ouvrait un accès vers le point oméga d’une sorte d’intelligence végétale. Il sentait se manifester dans sa moelle épinière de très anciennes réminiscences présentes dans son ADN. Tout ceci n’était pas une construction psychologique ou une forme de démence passagère. Il était entré en relation avec une entité étrange, comme un voyageur égaré assistant à un rituel inconnu. Il ne s’était pas introduit en elle par effraction, il s’était simplement laissé aspirer dans un trompe-l’œil dont il savait qu’il ne sortirait jamais.

« Quelle joie de te posséder au creux de mon être », sembla lui déclarer l’Amorphophallus titanum au moment où Henry Scump s’éteignit en enserrant l’immense excroissance.

 

Le lendemain matin, Virginia pressa sa tante de la rejoindre à la serre pour s’entretenir avec elle au sujet de l’arum de Sumatra. Lynn avait eu beau lui rappeler que seul son époux était à même de gérer ce genre de commande, la secrétaire insista pour qu’elle se rende compte par elle-même de l’étendue du problème.

— Que se passe-t-il au juste ? s’agaça Lynn.

— Nous avons un souci et je ne parviens pas à joindre Henry.

— Quel type de souci ?

— L’Amorphophallus… Quand je suis entrée dans la serre, il… il avait fleuri.

— J’imagine qu’il est désormais impossible de l’expédier dans ce cas-là. Il est trop tard.

— Ce n’est pas tout. Près de la plante, j’ai retrouvé les vêtements de Henry… J’ai… j’ai un mauvais pressentiment. Viens voir !

En apercevant la paire de chaussures et les habits à l’abandon, un frisson d’appréhension agita Lynn Scump. Son époux n’était pas du genre à traiter ses affaires si négligemment. Il s’agissait d’une tenue offerte par un grand couturier hawaïen, le manteau avait été taillé sur mesure lors d’un voyage à Kailua-Kona.

— Quelle mouche a-t-elle bien pu le piquer ? s’inquiéta-t-elle en soulevant du bout des doigts l’un des souliers maculés de terre séchée.

— L’odeur est encore plus forte qu’hier !

Lynn ne prêta pas attention à la remarque de sa nièce. Elle et Henry ne partageaient plus la même chambre depuis longtemps, elle n’était pas certaine qu’il soit rentré au domicile conjugal cette nuit. Qu’il puisse avoir couché chez une éventuelle maîtresse était improbable ; il considérait l’adultère comme la chose la plus déshonorante au monde.

Elle recula de quelques pas et faillit trébucher dans un baquet de magnolias étoilés. Elle leva les yeux et aperçut l’arum épanoui dont le centre exhibait un gigantesque appendice enveloppé d’une spathe ouverte latéralement par une fente. L’axe en forme de colonne était d’une épaisseur monumentale. Elle avait muté en une fleur à la fois extravagante et décorative. Elle scrutait avec une curiosité avide le grand phallus figé dans une menaçante immobilité. Tandis qu’elle admirait la protubérance jaunâtre, elle eut l’impression d’y discerner des contours humanoïdes. Un mystérieux accès de tendresse à l’égard de Henry l’envahit. Elle, qui était persuadée que ses sentiments envers lui avaient définitivement laissé place à l’indifférence, sentait à présent les larmes lui monter aux yeux.

— Penses-tu que je devrais contacter la police ?

— Contacter la police ? Pourquoi donc ? demanda calmement Lynn.

— Tu te rends bien compte que tout ceci n’est pas normal ?

— Je t’assure que tout ceci me paraît parfaitement… naturel.

Elle parlait d’un air absent, posant machinalement les mains sur les revers de son blazer en laine violette, comme si elle était sur le point de se dévêtir.

— Désolée, mais je préfère prévenir la police.

La secrétaire remonta les caillebotis en acier à toute allure pour atteindre le téléphone. Sans détourner ses yeux de l’Amorphophallus titanum, Lynn Scump se percha sur l’escabeau de bois et se hissa dans la terre moite. Elle plaqua son chemisier contre l’arum et un nuage de pollen se forma autour de son corps.

— La vie est décidément pleine de surprises, murmura-t-elle en retirant ses escarpins et en déboutonnant sa veste.