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Metallpanzer

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Metallpanzer

Le garçon étreignit sa statuette à deux mains et la posa près d’un réveil mécanique à l’effigie des petits gardes rouges. Cette sculpture en céramique représentait Mao sortant du fleuve Yang-Tsé. Son père la lui avait rapportée d’un voyage d’affaires dans la province de Guangdong. Et, bien que ce dernier ne fût qu’un répugnant social-démocrate, Eliot lui était reconnaissant pour les larges subsides qu’il lui octroyait pour le loyer et les factures.

— Gloire à notre père Mao, conclut Eliot en levant les bras dans un geste victorieux. Gloire à l’homme à la barre du navire du désert asiatique !

Ève se replongea dans son exemplaire d’Astrothème pour éplucher les prédictions de cette journée qui s’annonçait aussi ennuyeuse que les précédentes.

— Tu ferais mieux de me masser les pieds. Depuis ce matin j’ai comme une désagréable contraction.

— Certainement un syndrome prémenstruel, lâcha-t-il.

Il plaqua sa mèche sous sa casquette verte ornée d’une étoile et sautilla élégamment jusqu’à celle qu’il avait l’habitude d’appeler sa « valeureuse camarade très intime ». Il fit délicatement glisser le pied d’Ève hors de sa pantoufle léopard et se mit à malaxer vigoureusement sa voûte plantaire.

— C’est quand la merde et le pet sont sortis que le ventre est soulagé !

— Pardon ? s’indigna-t-elle en roulant sa revue Astrothème, s’apprêtant visiblement à s’en servir comme d’un bâton.

— Selon Mao, la bouse de vache est plus utile que les dogmes, car on peut en faire de…

Le magazine claqua sur le haut de sa casquette. Il releva la visière puis s’excusa avec déférence pour avoir parlé d’excréments et de flatulences.

— Cette sanction était justifiée, valeureuse camarade très intime. On ne peut abolir la guerre que par la guerre. Pour qu’il n’y ait plus de bâton, il faut prendre le bâton. Sans destruction, pas de construction ; sans barrière, pas de courant ; sans arrêt, pas d’avancée…

— Bon sang, mais veux-tu bien la fermer ?

Le garçon se tut. Les ambitions carriéristes d’Ève étaient assez méprisables, mais il adorait l’admirer de longues heures tenter de résoudre des rébus et des logogriphes. C’était une jeune femme profondément superficielle, mais il lui était impossible de résister au charme presque occulte de cette étudiante en cosmétologie. Elle était la fille du concierge de l’immeuble et il voyait chaque jour le pauvre père de l’étudiante s’épuiser pour des broutilles sous les regards condescendants des autres locataires. Eliot, qui avait pu emménager ici grâce au soutien financier parental, se sentait néanmoins solidaire de cette famille issue de la grande masse laborieuse.

Il y a peu, il avait intégré un minuscule groupuscule cyberactiviste : le Comité Lin Piao. Ils n’étaient que trois et leur dernière réunion avait porté sur les tâches à accomplir après la prochaine guerre atomique. Elle s’était achevée dans l’hilarité générale lorsqu’Eliot avait imité un cadre dissident qui s’extasiait à la manière d’un cochon bourgeois devant un plat d’escargots à la crème. Ensemble, ils fustigeaient chaque samedi soir le crétinisme parlementaire des sociaux-traîtres corrompus. Les deux autres membres du Lin Piao étaient, comme Eliot, étudiants en science politique. Ils partageaient la conviction que la lutte subversive serait sanglante, que l’ennemi n’abandonnerait pas de son plein gré et que des affrontements auraient lieu dans un avenir proche. Eliot savait qu’un étudiant révolutionnaire ne pouvait mourir tranquillement dans son lit, à l’image des vieux capitalistes.

— De quel signe astrologique es-tu, au fait ? demanda Ève en glissant son magazine sous le nez de son camarade qui commençait à avoir les doigts engourdis à force de la masser.

— Coq, je crois.

— Le Coq n’existe pas en astrologie occidentale. Je pense que tu dois être Capricorne. Tu es tellement… obsessionnel.

Elle fit glisser l’ongle de son index parfaitement manucuré le long des symboles astrologiques et s’arrêta sur le poisson-chèvre.

‒ Disons-le tout de suite, la journée ne vous sera aucunement favorable, aussi bien sur le plan professionnel qu’amoureux. Avec mars mal aspecté, vous manquerez de chance et il en faudra peu pour vous démotiver. Restez vigilant.

Eliot l’écouta avec circonspection. L’astrologie n’était pour lui qu’une vulgaire distraction bourgeoise.

Il sentait qu’il appartenait à la fine fleur de la société, une élite qui lisait dans les lignes de la main du monde pour y prédire le futur politique. L’étudiant se percevait volontiers comme un combattant accompli, car ses certitudes démentaient tous les préjugés bourgeois. Il n’avait jamais rechigné à passer à l’action lorsque cela lui avait paru nécessaire. Il avait coutume d’user de bombe serpentin sur les professeurs de l’institut d’étude politique qu’il jugeait réactionnaires. Il chapardait ses céréales chez les commerçants du quartier. Au restaurant, il lui arrivait de ne pas payer la note et de partir des hypermarchés avec quelques marchandises dissimulées sous l’imperméable. Autant d’actes d’émancipation prolétarienne dont il était particulièrement fier.

Pendant de longs mois, seul à la sortie des diverses stations de métro de la ville, il avait distribué des tracts. Il avait toujours dans la poche un Petit Livre rouge pour ceux qui paraissaient sensibles à ses arguments. Il arpentait les larges avenues luxueuses de Rosemont, sa grande sacoche débordant de matériel de propagande. Il expliquait aux vieilles dames qu’il était l’heure de prendre les armes et de partir en guerre contre la répugnante hydre impérialiste. Ses efforts ne rencontraient malheureusement pas le moindre succès. Les gens se contentaient de le dévisager comme un déséquilibré ou de lui rire au nez. Quant aux moins réceptifs, ils s’amusaient à lui faire avaler page par page les pensées du « Grand Timo ».

L’endoctrinement était devenu pour lui un sacerdoce difficile à supporter. C’est alors qu’il avait eu l’idée d’une approche moins archaïque et de se lancer dans la rédaction d’un fichier téléchargeable intitulé : Petit manuel de subversion en milieu étudiant. Ce fascicule, destiné à appuyer les universitaires dans leur transition vers la lutte armée, partait du principe que la violence était l’unique moyen de provoquer un changement politique. Ayant rassemblé des didacticiels de guérilla urbaine trouvés de-ci de-là, on pouvait y lire comment élaborer son propre Penthotal ou de quelle manière tuer quelqu’un à mains nues. Le contenu du document était aussi saugrenu qu’inconséquent. Suivant les instructions pour la fabrication d’un appareil de télécommunications, une étudiante en pharmacie avait ainsi perdu deux phalanges de son annulaire dans la dislocation de l’engin. « Les risques du métier », avait-il songé sans éprouver le moindre soupçon de culpabilité. Ne possédant pas la moindre connaissance en électronique ou en chimie, la plupart de ces techniques s’étaient avérées totalement contre-productives. Pourtant, le document avait fini par susciter un certain engouement chez les jeunes internautes. Le nombre de téléchargements ne cessait de grimper chaque jour. Les administrateurs avaient beau débarrasser régulièrement les réseaux informatiques du petit manuel, Eliot parvenait à rendre ses recettes accessibles sur de nouvelles plateformes. Il avait le sentiment exaltant qu’une partie de sa génération s’apprêtait à entrer en guerre contre l’État et que ses écrits joueraient un rôle majeur dans cette confrontation. Tout s’enchaînait très rapidement. Si le contrôle de son fascicule lui échappait, il n’en ressentait que plus d’enthousiasme. Il était en train d’offrir au peuple l’étincelle qui permettrait peut-être de mettre le feu aux poudres.

Lorsqu’il avait présenté son manuel à Ève, elle s’était contentée de le survoler sans essayer de masquer son ennui.

— Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? avait-elle demandé avant même de se donner la peine de parcourir la deuxième page.

— Les enseignements du président Mao mis en pratique dans une perspective dialectique de développement du…

— Le problème avec toi, c’est que tu ne sais pas profiter de la vie. Regarde cet appartement ! Tu es tellement… sinistre !

— La révolution n’est pas un dîner entre amis… La littérature non plus.

Ève émit un dégoûtant bruit de succion entre ses dents pour signifier son désaccord.

Les jours qui suivirent la mise en ligne de son document, il tenta de lui prouver, chiffres à l’appui, que son travail d’endoctrinement commençait à avoir un réel impact. Elle ne prêta pas plus d’intérêt qu’auparavant au fascicule, mais sembla intriguée par l’incroyable nombre de téléchargements. Dans quelques heures, il pourrait se vanter d’être parvenu à faire lire son manuel à plus d’un million d’étudiants.

— Tu imagines combien pourrait te rapporter ce truc ? s’exclama la jeune femme.

Vendre un fichier de cette nature lui paraissait aussi inapproprié que de monnayer des tracts à des passants. Cependant, il ne put s’empêcher de procéder à un rapide calcul mental. Les chiffres lui donnèrent le tournis. Un sentiment de culpabilité s’empara de lui lorsqu’il s’imagina en train d’expliquer au Comité Lin Piao qu’il s’agissait là d’une stratégie de socialisme capitaliste inspiré du modèle économique chinois contemporain. Ce genre d’arrivisme réformiste ne serait pas vu d’un bon œil.


Les articulations de ses pouces le lançaient douloureusement à force de presser la partie pulpeuse au niveau des métatarses d’Ève. Il fut soulagé quand elle se leva pour allumer la radio en se plaignant qu’il ne possédait pas de téléviseur.

— Qu’est-ce qu’on s’emmerde chez toi !

— Désolé, dit-il en secouant ses doigts comme s’il avait de l’arthrite.

Entre deux chansons de musique pop japonaise, un animateur commenta l’actualité d’une voix nasillarde. Au milieu de toutes les informations, l’attention du garçon se focalisa sur un étrange terme à consonance allemande qu’il n’avait jamais entendu jusque-là : « Le Metallpanzer arpente de nouveau les routes du pays. En avant toute, direction le nord-ouest de la Nouvelle Mahogany pour que justice soit rendue. »

— On s’emmerde vraiment chez toi ! répéta-t-elle une seconde fois en coupant la radio. J’espère que mon père ne va pas monopoliser la télé ; à chaque sortie du Metallpanzer, c’est pareil.

— Qu’est-ce que c’est que ce Metallpanzer ? Une espèce de caravane publicitaire ?

— Mon pauvre vieux, tu devrais quitter un peu ta bulle. Tout le monde connaît le Metallpanzer et tout le monde l’adore. Personnellement, je trouve ce machin horriblement laid.

— Quelle sorte de… machin ?

— Écoute, tu vois ce truc sur ton bureau ? C’est un ordinateur, si tu as des questions, c’est à lui qu’il faut les poser. Bon sang, mes pieds me font encore plus mal qu’avant que tu ne les masses, tu n’es vraiment pas doué.

Il l’observa claquer la porte puis s’empressa de pianoter « Metallpanzer » sur son clavier. La toile foisonnait d’articles sur le sujet. Il semblait le seul habitant du pays à ne jamais avoir entendu parler de cette machine. Cette espèce de bâtiment mobile démesuré avançait sur des chenilles de char d’assaut. Il n’avait jamais rien vu de tel et saisissait difficilement l’engouement de la population pour une invention si hideuse. Il existait une infinité de produits dérivés à l’effigie du mastodonte : peluches, modèles réduits, jeux vidéo… Les petits garçons paraissaient friands des exploits de ce véhicule presque entièrement constitué de pointes métalliques ; on aurait cru un gigantesque virus roulant. Mais pouvait-on encore parler de véhicule face à une construction d’une telle envergure ? Il semblait ne pas intervenir dans des zones de guerre, mais plutôt au cœur même des villes. Le commentateur avait déclaré qu’il s’orientait vers le nord-ouest, peut-être traverserait-il Rosemont ? Bien que passablement horrifié, Eliot aurait aimé juger par lui-même des dimensions de l’invention. Il s’agissait pour lui d’une invraisemblance technologique, le genre de monstruosité dont la bourgeoisie monopoliste avait le secret. Il fallait être un véritable barbare expansionniste pour créer une atrocité pareille.

Il lança une vidéo intitulée : « Metallpanzer, la puissance allemande au service de la justice ». Le monumental cuirassé déboulait sur la chaussée en béton dans un vrombissement apocalyptique évoquant un long grondement de tonnerre. Comment pouvait-on laisser circuler un engin de ce genre en pleine rue sans redouter qu’il n’arrache toutes les façades des maisons ? Des séries de boulons de plusieurs mètres de circonférence maintenaient l’étincelante coque d’acier. Ce véritable édifice amovible semblait s’encastrer à la manière de poupées gigognes sur plusieurs étages. Malgré sa masse écrasante, le Metallpanzer paraissait presque aussi rapide qu’une automobile ordinaire. Sur la tourelle la plus élevée de cette dangereuse pyramide étincelaient des sortes de grands forets de titane. Ils entraient puis sortaient de la structure de l’infernal colosse à une cadence ahurissante. Sur toute la hauteur de son blindage apparaissaient des ouvertures grillagées d’où semblait s’évacuer le trop-plein de gaz de combustion. Chaque échelon pivotait indépendamment et l’ensemble paraissait en perpétuelle rotation. Les chenilles mécaniques étaient montées sur des suspensions qui permettaient à la base de se déplacer dans tous les sens possibles et leurs crampons pouvaient aisément venir à bout de n’importe quel obstacle. Son argument le plus impressionnant était l’incroyable cylindre compresseur à attelage situé à l’avant. Il comportait à sa surface de grands segments de forme tronconique capables de cisailler le sol par pénétration.

Eliot n’osait imaginer le budget faramineux qu’avait dû nécessiter la fabrication d’un tel monstre. À peine eut-il le temps de terminer la vidéo qu’Ève déboula chez lui en vociférant son prénom. À bout de souffle, elle lui arracha sa casquette militaire et la jeta contre un mur orné d’une affiche qui représentait un jeune paysan chinois empalant un tigre.

— Le… le Metallpanzer… C’est toi qu’il cherche, dit-elle en essayant de retrouver sa respiration. Tout ça à cause de ton stupide manuel… Il faut que tu quittes immédiatement l’immeuble !

— Moi ? Mais pourquoi donc ?

La voix chevrotante d’Eliot se transforma en petit gémissement ridiculement aigu et sa mèche se balança devant ses yeux tel un essuie-glace. Il tentait de remettre de l’ordre dans ses pensées, mais ne pouvait se défaire de l’obsédante image de l’engin balayant impitoyablement tout sur son chemin. « Pourquoi cette machine en aurait-elle après moi ? », se demanda-t-il en appliquant ses mains contre ses tempes, comme si une migraine le paralysait.

— Mon père et les voisins arrivent pour t’expulser. Je te conseille de déguerpir au plus vite.

— M’expulser ? Sous quel motif ?

— Le Metallpanzer ne fait pas dans le détail, il est conçu pour rayer de la carte l’ensemble de l’environnement des éléments radicaux qu’il prend en chasse. En restant dans le bâtiment, tu mets tout l’immeuble en danger, bougre d’idiot !

— Un élément radical ? Moi ?

— Parfaitement, toi ! Toi et ton foutu bouquin !

Une subite panique l’envahit lorsqu’il comprit que le succès de son petit manuel de subversion en milieu étudiant était la cause de cette histoire insensée. Le Metallpanzer semblait servir d’arme pour traquer les dissidents politiques. Comme à l’accoutumée, les élites capitalistes avaient su joindre l’utile à l’agréable en transformant la répression idéologique en un divertissement lucratif.

— Mais cette machine ne va tout de même pas raser le bâtiment tout entier ? C’est impossible, c’est irresponsable…

— Ça, mon vieux, tu aurais dû y penser avant de mettre en circulation ton stupide manuel, éructa-t-elle en enfonçant ses ongles dans le bras d’Eliot. Maintenant, fous le camp illico ou je me charge de ton cas.

Elle possédait assez de force pour traîner le garçon jusqu’au trottoir. Eliot bafouilla une phrase pour tenter de se justifier, mais un groupe de locataires l’interrompit en pénétrant dans son salon. Le concierge semblait avoir pris le commandement de la meute. Habituellement d’un tempérament placide, il scrutait le jeune homme comme s’il n’était qu’un insecte nuisible dont il fallait se débarrasser au plus vite. Une averse de coups de manche à balai, de club de golf et de parapluie s’abattit sur Eliot qui fut contraint de dévaler les escaliers à quatre pattes. Au cours de sa fuite, il entendit derrière lui les habitants mettre à sac son domicile au cri d’« Es lebe der Metallpanzer ». Un bref instant, Eliot se surprit à penser que leur niveau d’allemand était terriblement médiocre.

Au rez-de-chaussée, il remarqua qu’Ève était la plus véhémente de ses adversaires, essayant de viser les zones les plus sensibles de l’anatomie du garçon. À l’évidence, leur situation amoureuse traversait une mauvaise passe.

Une fois qu’ils l’eurent expulsé à l’extérieur du bâtiment, les assaillants se barricadèrent derrière la porte d’entrée vitrée. Eliot se contenta de dépoussiérer ses habits et de remettre de l’ordre dans sa coiffure. « Quitte à entrer en guerre avec leur ignoble industrie, autant le faire avec panache et dignité, se dit-il. À la manière de notre grandiose président Mao. »

— Éloigne-toi, petit salopard, hurla le concierge en levant ses poings tremblants au-dessus de sa tête.

D’un pas presque militaire, Eliot remonta la rue. Il s’imagina un instant accompagné de milliers de camarades asiatiques, arborant d’immenses drapeaux et entonnant fièrement l’hymne de l’Orient rouge.

Il fut arraché à ses rêveries quand un grondement sourd se fit entendre au loin. Face à lui, il aperçut au bout de la longue avenue, le sommet des tourelles flamboyantes du Metallpanzer. Il parvenait maintenant à voir les chenilles pulvériser l’aménagement urbain. Des rangées de bancs aux voitures alignées le long des trottoirs, le mastodonte parcellisait tout. Jamais Eliot n’aurait pu envisager l’existence d’une machine à la fois si grande et si habile. Il avait l’impression de regarder débouler devant lui une calamité technologique d’un genre incroyablement moderne, le symbole d’un affrontement définitif. En observant avec quelle facilité le Metallpanzer arrachait les clôtures et les troncs des frênes, il réalisa qu’il ne pourrait se mesurer à un tel dispositif. L’appareil avait l’allure d’un gigantesque crabe de fer surchargé d’adrénaline. Cette chose idiote ne se préoccupait pas de ce qu’elle croisait sur sa route, son seul objectif était d’annihiler l’ennemi. Heureusement, les rues étaient quasi désertes ; les gens savaient qu’il n’était pas judicieux de rester trop près d’un Metallpanzer en pleine action. Mis à part des sans-abri et quelques malades mentaux, tout le monde s’était calfeutré pour suivre le spectacle sur son téléviseur. Les habitants de Rosemont n’avaient plus qu’à prier pour que la redoutable bête ne vienne pas chasser dans leur quartier.

Plus le Metallpanzer prenait de la vitesse, plus l’asphalte s’effritait sur son passage. Autour de la machine, tout devenait aussi fragile que du papier de soie. Il pulvérisait les monuments qui longeaient l’avenue dans un vacarme motorisé cauchemardesque. Eliot évoluait vers l’engin avec difficulté. Ses jambes tremblaient si violemment qu’il avait l’impression que ses forces allaient l’abandonner d’une minute à l’autre. Comme si le véhicule ne comprenait pas pourquoi le garçon n’avait pas pris la fuite, il ralentit, arrachant au passage la façade d’une banque et la carrosserie d’un camion de livraison. Un grincement strident se fit entendre quand les suspensions pivotèrent pour se positionner dans un axe d’attaque idéal. Les moteurs stoppèrent et une voix artificielle grésilla d’un haut-parleur en polycarbonate. La machine énuméra bêtement des sentences allemandes qu’Eliot ne parvint pas à saisir. Les images de parades militaires hitlériennes se multiplièrent dans son esprit et il eut l’impression de devoir faire face non plus à un animal de métal dénué de sentiments, mais à un grand cuirassé fasciste. Son courage l’abandonna soudainement et il dut se résoudre à prendre ses jambes à son cou. L’engin coupa instantanément son haut-parleur et fit gronder ses moteurs. Il s’agissait avant tout d’un besoin puéril de démontrer sa totale supériorité.

Tout en courant, Eliot cherchait une ruelle plus étroite où se réfugier pour que la machine soit contrainte de ralentir. Il s’engouffra dans un boyau entre deux boutiques, mais remarqua que son stratagème avait échoué. Le Metallpanzer gardait sa parfaite vélocité. Une fois son adversaire à sa portée, le cylindre compresseur concassa la chaussée en essayant d’entraîner par un appel d’air les jambes du garçon. Par un mouvement invraisemblable, Eliot parvint de justesse à éviter le rouleau. Constatant que l’assaut n’avait pas fonctionné, les étages supérieurs pivotèrent pour cracher dans la ruelle de longues flammes bleutées qui déclenchèrent des incendies dans les bâtiments alentour. Eliot réussit à bifurquer in extremis vers une allée adjacente. L’énorme structure métallique se remit habilement en marche et fit demi-tour, arrachant calmement quelques murs de briques au passage. Des hurlements de citoyens qui habitaient dans le secteur d’opération se firent entendre. Un corps à demi consumé par le feu trébucha dans les gravats pour échouer sous les crampons des chenilles. Sous l’effet de propulsion de la machine, l’individu éclata en morceaux comme un chat projeté dans un puissant ventilateur.

Après quoi, le Metallpanzer avança doucement, presque au ralenti, comme empli de la certitude d’avoir enfin triomphé. Les bâtiments en flammes s’effondrèrent dans un fracas dantesque. L’invincible machine fit tourner ses tourelles comme pour admirer son œuvre de destruction, se complaisant des cris de panique qui s’élevaient dans le quartier. Sans se laisser distraire, le Metallpanzer réenclencha son cylindre compresseur et les segments d’acier s’agitèrent dangereusement en direction d’Eliot. Tétanisé d’effroi, le garçon se focalisa sur les aphorismes du Grand Timo tout en ayant conscience que quelques secondes plus tard, son corps aurait l’allure d’un steak tartare. C’est alors que défilèrent dans son esprit des projections fantasmagoriques d’Ève. Vêtue de la veste en bleu de chauffe des prolétaires chinois, elle prenait des postures guerrières et brandissait ostensiblement son petit recueil de citations maoïstes. Cette vision fabuleuse s’évapora au fur et à mesure que le compresseur d’acier aplatissait ses membres inférieurs et, juste avant que le cylindre ne lui écrase le crâne, apparut sur ses lèvres un sourire figé, presque tranquille.

Le garçon n’était plus qu’une vague mixture flasque coincée entre les moulures du rouleau géant. Ingénieusement, ses concepteurs avaient pourvu le Metallpanzer d’un système d’autonettoyage. Après rinçage, l’engin étincelait comme s’il sortait de l’usine et plus la moindre trace du corps de son adversaire n’était visible.

Deux caméramans harnachés comme des reporters de guerre s’approchèrent pour tourner des séquences en contre-plongée.

— Magistral, s’extasia un envoyé spécial qui avait commenté la mort d’Eliot en direct, perché sur le balcon d’un bâtiment voisin. Tout est dans la boîte, quelques plans avec les gamins et on remballe.

Des ambulances arrivèrent pour prêter secours aux survivants. Une fois extirpés des décombres, des journalistes recueillirent les impressions des premières victimes :

— Monsieur, comment qualifieriez-vous cette première expérience aux côtés du célèbre Metallpanzer ?

Pour toute réponse, l’homme sur le brancard leva le pouce de l’unique main valide qui lui restait.

— Metallpanzer, pouvez-vous nous dire quelques mots au sujet de cette opération ? Opération qui s’est révélée une fois de plus une franche réussite !

La question restait rhétorique. À chacune de ses interventions, la machine livrait la même réponse. Tout ceci faisait manifestement partie d’un rituel dont les spectateurs raffolaient.

— Gerechtigkeit ist getan ! rugit la voix artificielle à travers le haut-parleur.

— Comme vous avez pu l’entendre, mesdames et messieurs, le Metallpanzer vient de nous confirmer que justice était rendue.

Le speaker dressa un portrait-robot peu flatteur de la personnalité d’Eliot. Il prêtait au garçon des facultés contestataires quasi surhumaines, donnant l’impression que le jeune étudiant s’apprêtait à faire basculer le pays dans un cauchemar d’exécutions sommaires et de camps de rééducation. Chaque téléspectateur pouvait désormais se féliciter de la victoire de la machine allemande.

Une ribambelle de fans encerclèrent la légendaire icône de fer. Les enfants tendaient leurs stylos au Metallpanzer pour obtenir des autographes, mais les ingénieurs n’avaient pas encore trouvé le moyen de régler la question des séances de dédicaces. En contrepartie, le Metallpanzer distribuait des jus de fruits insipides, par un minuscule compartiment près d’un pot d’échappement.

Quand Ève arriva sur les lieux, elle se positionna dans l’ombre de la machine et ressentit la lourdeur de l’engin peser psychologiquement sur elle, tel un dinosaure théropode tout droit sorti de la préhistoire. Vu d’en bas, on aurait cru la grotesque statue d’une divinité d’un culte barbare. Il y avait quelque chose de captivant dans cette surabondance d’éléments entassés les uns sur les autres. Le reste de sa famille avait suivi les expéditions du Metallpanzer avec avidité, elle était la seule à ne s’être jamais passionnée pour ce nouveau programme à la mode. Pourtant, contempler la chose ici, à deux pas de chez elle, la chamboulait. Une véritable fascination pour cette arme naissait en elle. Elle ne pouvait s’empêcher d’admirer l’étincellement des chromes des crampons. Ils paraissaient si colossaux qu’elle aurait pu y glisser la moitié de son corps sans difficulté. Il y avait dans cette construction totalitaire une beauté abstraite, une puissance de l’ordre du surnaturel.

Le fait que ce gros véhicule ait réduit en bouillie le pauvre Eliot ne lui traversa que furtivement l’esprit. Il n’avait été qu’une passade ennuyeuse, un mauvais flirt qui, loin de l’épanouir, l’avait confortée dans ses tendances dépressives. Le garçon n’avait été qu’une opportunité de quitter quelques heures le foyer familial. Au départ, elle avait pris la fixette d’Eliot pour cet horrible dictateur chinois comme une manière maladroite de se rendre original. Seulement, quand elle avait réalisé que son Timonier était une obsession, elle avait ressenti pour lui un mélange de mépris et de pitié. Elle avait couché avec lui et en avait éprouvé une honte profonde, presque comme si elle avait copulé avec un animal malade. Que sa vie se soit achevée sous un rouleau compresseur ne lui semblait pas plus mal, elle n’aurait pas à lui annoncer leur rupture. Elle se souvenait qu’un jour où il avait tenté de lui caresser la poitrine, elle lui avait asséné une gifle monumentale qui avait résonné aussi longuement qu’un gong tibétain. Le garçon s’était empêtré dans des justifications sans queue ni tête et avait conclu par une citation de Mao Zedong qu’elle jugea déplacée : « Il est plus utile de tuer des moustiques que de faire l’amour. » Face à l’hyperstructure allemande, cet étrange adage lui revint en tête avec une clarté quasi mystique. Elle pensa que le Metallpanzer avait paradoxalement, sans même le savoir, appliqué à la lettre la doctrine du Grand Timo. « En voilà une drôle de machine révolutionnaire », songea-t-elle en tapotant le flanc du monstre comme s’il s’agissait d’un cheval de trait.

Au vu de la journée d’Eliot, il ne faisait aucun doute que le garçon était Capricorne. Mars était décidément mal aspecté.